" Parlons travail ", entretiens avec Florence Pélisson*

Partie 1 - Janvier 2016

Philippe Gombart, vous m’avez eu comme élève à votre arrivée au lycée François Ier de Fontainebleau et c'est sans doute à ce titre et en raison du regard curieux et bienveillant que je porte sur votre travail, que vous avez accepté de répondre à quelques questions. Je vous en remercie.

Florence Pélisson - L’exposition au théâtre de Fontainebleau présentait des œuvres réalisées à partir de 2011 : qu’est-ce qui a motivé votre retour à la peinture ?

Philippe Gombart. - En réalité je n’ai jamais totalement abandonné la peinture. Certes, il y a eu des périodes – à vrai dire assez longues – pendant lesquelles je me suis consacré presque uniquement à la photographie : je ne ressentais alors plus le besoin de m’exprimer par la peinture. Mais il y quelques années, je suis tombé sur des chutes de papier dont le format m’a attiré. De petites tailles, des rectangles étirés à la japonaise…Cela a suffi pour que je me replonge dans l’univers de la peinture,avec le plaisir de me sentir à nouveau pris par elle.

Les travaux se sont accumulés. A un certain moment, j’ai trouvé que ce que j’étais en train de créer pouvait mériter d’être montré. C’est là qu’est intervenu mon ami Jacques Madelain** : il m’a conforté dans cette idée, a réussi à me convaincre de la valeur de ces petites peintures. Et tout s’est enchaîné très vite : la perspective de l’exposition de Fontainebleau, la découverte de l’immensité de la magnifique salle des fêtes du Théâtre, m’ont forcé à accélérer mon rythme de travail et, pour une part, à orienter mon axe de travail vers le Japon, puisque mon exposition était inscrite dans la semaine du Japon et que – m'a-t-on dit – il y avait quelque chose de japonisant dans ma peinture sans que ce soit encore explicite pour moi.

F.P. : Pourquoi ce choix du support bois ou papier plutôt que la toile ?

P.G. : Vous le savez, j’enseigne les arts plastiques en lycée. Le temps que je peux consacrer à ma création artistique est très limité. Il me fallait donc travailler sur des formats réduits et avec une technique à séchage rapide. Ainsi je peux peindre pendant quelques heures, l’abandonner jusqu’à un autre moment de liberté même si je ne dispose que de peu de temps. D’où mon choix de la gouache : couleurs superbes et très variées, séchage très rapide, nettoyage simplifié des pinceaux et de l’atelier.

Le papier que j’ai choisi n’a pas de grain apparent et je prépare mes supports bois de façon à obtenir la surface la plus lisse possible La toile supposerait un travail sinon à l’huile, du moins à l’acrylique et possède un grain et une souplesse qui ne conviennent pas à ma technique, d’autant que je travaille à plat…

F.P. : Comment s'impose le choix du format petit plutôt que grand et peut-être pourquoi ce choix ?

P.G. : Je vous disais que c’est pour une question de temps et d’espace que je travaille sur des supports de tailles réduites. Mais c’est aussi par admiration pour le monde de l’enluminure et de la miniature (persane en particulier).

Lorsque j’ai décidé d’agrandir mes formats, j’ai recherché un support dont les qualités s’apparenteraient à celles du papier que j’utilisais : le bois s’est imposé et m’a permis de pousser jusqu’à des formats 50 x 70 cm. Lors de l’exposition du Théâtre de Fontainebleau, je présentais un diaporama constitué de détails de mes travaux : agrandies en 3 x 3 mètres, j’ai constaté qu’elles tenaient ! Il n’est donc pas exclu qu’un jour je me mette à réaliser des peintures monumentales ! Cependant la question du support - et d’une technique adaptée – se posera de nouveau.

F.P. : Si le fond noir est une réminiscence de la manière noire, n'êtes-vous jamais tenté d'essayer un fond bleu foncé par exemple ?

P.G. : En école d’architecture j’ai eu la chance de suivre les cours de Joël Stein***, membre fondateur du G.R.A.V. (Groupe de Recherche d'Art Visuel). Son enseignement était en partie fondé sur ce qu’Itten professait au Bauhaus, en particulier sur les contrastes simultanés (eux-mêmes étudiés au XIXe siècle par Chevreul). Tous disent que poser une couleur, c’est poser également sa complémentaire. J’en fais quotidiennement l’expérience : le fond gris devient plus ou moins bleu si la dominante colorée de ma peinture est orangée. J’ai bien fait des essais avec d’autres couleurs de fond, mais le fond gris, plus ou moins clair, m’intéresse davantage car il est particulièrement sensible à d’importantes variations de teinte.

F .P. : Vos peintures témoignent d'une recherche de l'équilibre : n'êtes-vous jamais tenté de vous arrêter juste avant de l'atteindre, agaçant ainsi l'œil du spectateur en introduisant un élément perturbateur ?

Si l’on en croit les définitions de « l’art français » (concept auquel je ne crois guère), l’équilibre en est la caractéristique majeure… Dans ma production, je le concède aisément, l’idée de « perturber » le spectateur est étrangère ! J'aime cette pensée de Matisse qui dit son aspiration à "un art d'équilibre, de pureté, de tranquillité, qui n'inquiète ni ne trouble".

F.P. : Dans quelle mesure la pratique de la peinture se fait-elle au détriment du dessin, de la gravure ou de la photographie ?

P. G. : Man Ray disait : « Je peins ce que je ne peux pas photographier » ! La pratique de la photographie ne se fait pas au détriment de la peinture mais en parallèle : lorsque je ne peins pas, je photographie. Lorsque je n’ai pas mon matériel de peinture – en voyage par exemple – je dessine. La gravure, par contre, appartient au passé : je n’ai pas de presse et depuis une bonne vingtaine d’années j’ai abandonné cette technique qui pourtant me passionnait.

F.P. : Matisse et Mondrian – dont vous avez suivi le cheminement à rebours (il est parti des arbres pour arriver à ses compositions géométriques quand vous partez d'elles pour arriver aux cimes) – vous inspirent : y-a-t-il des artistes contemporains qui trouvent grâce à vos yeux ? (Penone ? Plensa ? Kiefer?)

P.G. : Je ne peux pas dire que je suis « inspiré » par Matisse ou Mondrian, même si je les admire. En tant que professeur d’arts plastiques – qui plus est, en fin de carrière – cela fait presque quarante ans que je suis devenu familier de leurs œuvres, comme du reste de nombreux autres artistes beaucoup plus anciens. L’avantage de mon métier, c’est de m’obliger sans cesse à faire des recherches, des retours et des découvertes d’artistes et d’œuvres très divers.

J’aime beaucoup Penone ou Goldsworthy, mais je ne me limite pas à des artistes travaillant dans et avec la nature : je me sens trèsproche de Richard Diebenkorn, de Sean Scully, de Joan Mitchell, de certaines œuvres de Brice Marden. Mais je n’ai aucun a priori : le travail de Louise Nevelson, de Christian Boltanski, de Barbara Kruger ou de … Banksy, m’intéresse tout autant, sans que je ne ressente de proximité particulière de mon propre travail avec leurs œuvres.

à suivre...

 * Dessinatrice et graveur, Florence Pélisson enseigne les Arts Plastiques. Ses œuvres sont présentées sur son site : http://www.florence-pelisson.fr/

** Jacques Madelain est l'auteur de la préface du catalogue de l'exposition "La nature des choses", Fontainebleau 2015.

*** vous consulterez avec profit le site consacré à Joël Stein (1926-2012) : http://joelstein.free.fr/html/grav/grav.html