Préface de Jacques Madelain à l'exposition 

"La nature des choses" - Fontainebleau, 2015

La peinture de Philippe Gombart s'est insérée naturellement dans cette semaine consacrée au Japon. Le cérémonial du thé qui précédait le vernissage de l'exposition rendait perceptible ce lien d'harmonie. Dans la tradition japonaise, de nombreux modes d'expression cultivent l'art de la retenue, du dépouillement qui se conjugue au raffinement : sobriété et chatoiement, concentration et énergie, simplicité et noblesse. Ainsi il est significatif que les haïkus japonais s'accordent – comme des instruments de musique – avec ces œuvres exposées, témoignant à leur façon de "la nature des choses". Certes, le haïku est art de l'ellipse, temps d'un souffle, saisissement d'un instant ; alors que la peinture de Philippe Gombart se fait sur la durée, dans la précision des gestes et des choix, se vit dans la patience du "métier d'art". Mais les éléments communs convergent : simplicité, subtilité, profusion potentielle d'impressions, sollicitant en chacun la corde qui peut vibrer ; cela avec légèreté, pas de façon pesante ou solennelle, avec une vraie attention à "ce qui est", à l'infime comme à l'espace infini. Cela peut mener à une introspection libre et tranquille, un déroutement soudain qui ravit. Cette peinture d'effacement, d'étonnement heureux, est à éprouver dans le silence.

Je ne suis pas le seul à avoir connu un temps d'arrêt, de suspension du jugement, au premier contact visuel avec cette peinture. Au premier regard, on se trouve devant des panneaux ouvragés, attirants mais mystérieux, portes à franchir invitant au passage. Ce n'est pas un art qui prend comme objectif la séduction immédiate. C'est une peinture qui fonctionne à la manière de l'encre sympathique, cette encre qui reste incolore, donc invisible, tant qu'elle n'est pas soumise à l'action d'un réactif (une température élevée par exemple). D'où la nécessité de ce temps d'arrêt, pour que la mise en mouvement se fasse et que le spectateur devienne "partie prenante", participe activement par sa présence, son regard singulier, son empathie, pour qu'il vive ainsi ce face à face unique d'une œuvre d'art et d'un spectateur…

Quand on essaie de faire parler Philippe Gombart sur son travail, on n'obtient pas de grands discours. Il renvoie à un passage d'Henri Matisse qui l'a arrêté. Celui-ci dit son aspiration à "un art d'équilibre, de pureté, de tranquillité, qui n'inquiète ni ne trouble" ; "Un tableau doit procurer une satisfaction profonde, le repos et le plaisir le plus pur de l’esprit comblé" ; "Il ne s’agit que de canaliser l’esprit du spectateur de manière à ce qu’il s’appuie sur le tableau mais puisse penser à tout autre chose qu’à l’objet particulier que nous avons voulu peindre : le retenir sans le tenir, le conduire à éprouver la qualité du sentiment exprimé." En étant patient, on peut arriver à en savoir un peu plus… Philippe Gombart n'a jamais la vision précise de la nouvelle "idée" qui va se réaliser. Il définit d'abord le format, le cadre, la grille, l'aire de travail, le filet sur lequel vont se prendre les motifs, la trame, les grands fils conducteurs. Puis sur un carnet d'esquisse, il travaille un motif, comme un artisan peut définir une pièce en l'usinant. Comme un maître tisserand, il se donne des règles d'avancement assez flottantes et arbitraires, en commençant souvent par les bords du cadre ; règles qui lancent le travail et qui vont plus ou moins rapidement dévier, s'organiser autrement, comme des systèmes combinatoires provisoires aux permutations impromptues, dans un mouvement qui semble se faire par lui-même, qui échappe en tout cas à toute explication rationnelle, et qui en fait s'inscrit dans le mouvement naturel des choses. Pour les couleurs, dont les noms portent des promesses de voyage, Philippe Gombart dit que là aussi, il y a un dynamisme et une harmonisation qui lui échappent, comme portés par un mouvement naturel. Cela se fait...

Pour le spectateur aussi, "cela se fait"… Flux discret de la vie, rythme des couleurs et des formes, la nature des choses affleure et se renouvelle, dans des ondoiements, irisations, ruissellements, cristallisations, danses gratuites et belles comme des nuées de migrateurs dans un ciel d'automne, ou comme des libellules au dessus de l'eau qui court, dans des improvisations dont on ne connaît ni le sens ni l'ordre profond – si ce n'est… qu'ils sont. Giration mystérieuse sous la lumière. D'où ces impressions d'arborescences, capillarités lumineuses, nervures, ramifications, alevins frétillants, reptations sur le sable, envols d'oiseaux triomphants, myriades de gemmes et de cristaux, écailles, plumages, écorces… Impressions qui s'enrichissent les unes les autres, se renouvellent et rebondissent par ricochets, et sur lesquelles se laisse porter le spectateur. C'est exubérant mais avec de la tenue, pacifiant mais pas lénifiant. Réminiscences aussi de ce que l'histoire de l'art offre d'actif et d'essentiel pour le regard d'aujourd'hui : mosaïques, faïences, tapis précieux et anciens, montage des gouaches agencées comme les prédelles des Italiens de la Renaissance, luxuriance des couleurs et des formes des Flamands… Philippe Gombart n'en dit pas tant, et me regarde, amusé, par-dessus ses lunettes, quand je lui dis ce que je "vois" ! Cette liberté laissée au spectateur contribue au charme de cette peinture. Il y a chez le peintre – et c'est compatible avec cette luxuriance – une attirance pour les formes sobres, un goût particulier par exemple pour les motifs lumineux et dépouillés des céramiques d'Iznik, ou pour la fluidité spontanée, la sobriété des kimonos japonais.

Une peinture qui dégage aussi de la gravité, non pas dans le sens austère, mais parce qu'elle peut contribuer à nous replacer dans notre "centre de gravité", debout entre ciel et terre, en arrêt, et captifs de ce mystère et de cette beauté qui émanent de la nature des choses… Cette idée de centre de gravité reliée à cette giration mouvante et fluide qui marque plusieurs de ces peintures a fait venir une image : le tournoiement des derviches tourneurs dans leur danse libre et hiératique, à la fois joyeuse et soumise aux règles de l'univers, reproduisant sur le sol les mouvements stellaires, s'accompagnant d'une musique qui dit la vibration universelle et la splendeur du monde. Quand je lui ai suggéré cette éclairante interprétation… Philippe Gombart a haussé les sourcils, remué sa moustache (persane), en souriant. C'était plus qu'un acquiescement, et la promesse de son imprimatur pour valider ce texte !

Oui, "tranquillité qui n'inquiète ni ne trouble", mais aussi détente bienfaisante, gravité joyeuse et simple, avancée par étapes comme des vaguelettes sur le sable. Ses titres l'expriment : Orients, Tapis de mes songes, Vitraux, Sur la pointe, Géométries, Ondes, Arborescences, Frémissements, Vers l'apaisement. Il y a là un accomplissement, la réalisation d'une recherche qui se dévoile en se faisant. On peut penser que la sobriété et la délicatesse des dernières peintures annoncent un deuxième temps à venir, où Philippe Gombart se risquera sur d'autres terrains, fidèle à des intuitions qu'il ne connaît pas et qu'il ne fait que pressentir.

Dès qu'on se trouve devant une démarche authentique – qui se fait à l'écart du marché de l'art – il y a cette rencontre possible à laquelle nous sommes invités, grâce à la ville de Fontainebleau. Dans son bureau-atelier, tourné vers un jardin paisible, dans l'espace de temps que lui laisse le métier qu'il exerce avec générosité, Philippe Gombart travaille ainsi, à la manière du ciseleur d'haïku. Instrument solitaire et singulier d'une musique qui nous dépasse et cependant dans laquelle nous baignons.

Seul

je polis mes poèmes

dans le jour qui s'attarde

Kyoshi, Japon

Jacques Madelain

Les haïkus reproduits dans ce catalogue sont extraits deHaïku, présenté par Roger MUNIER, Fayard, 1978 et Anthologie du poème court japonais, Poésie/Gallimard, 2002.